Chisoku, le contentement

Au coin d’une table, sans qu’aucune cérémonie soit annoncée Kishi san fait bouillir de l’eau puis, tout en continuant la conversation verse un peu de thé dans une petite théière à manche et la remue délicatement . De manière légère mais concentrée, présent et dans la conversation et dans ses gestes il prépare un thé selon les règles de la cérémonie sencha.

C’est une journée de printemps ensoleillée et fraiche. Nous sommes au Kishi-ke, une auberge de luxe dédiée au partage de la culture zen.

Accompagnée de Mari Fuji, grande messagère de la shôjin ryôri (1), nous sommes informellement reçues par monsieur et madame Kishi, tous deux maîtres de thé et propriétaires de ce lieu intemporel.

La journée est belle et la conversation joyeuse pourtant la subtile concentration des gestes de kishi san commence à imprégner l’espace et le silence de la célébration s’installe. La contemplation nous cueille un instant et cela suffit à nous sceller dans l’innommable réalité de la communion. Cela ne dure que quelques minutes Puis comme la forme l’autorise, la conversation reprend. Pourtant quelque chose a changé entre nous , quelque chose d’invisible mais de perceptible : la confiance s’est invitée et ce lieu étranger est devenu grâce au silence partagé un espace commun de repos, un foyer de paix.


La pratique du sencha est moins connue que celle du sadô ( la voie du thé), moins codifiée son effet n’en est que plus surprenant.

Cette pratique rapportée de Chine par le fondateur de l’école zen Obaku (2) le moine Ingen remplace la poudre de thé par les feuilles de Gyokuro ( thé utilisé pour faire le macha de cérémonie) et à sa suite le moine Basao déstructura la formalité de la cérémonie en vogue dans les milieux aristocratiques pour en faire quelque chose de plus universel . Comme sa cuisine, la voie du sencha de l’école Obaku appelle à ressentir « l’entre- être » par la présence dans la convivialité. Suivie par les artistes et les intellectuels de l’époque , la pratique du sencha garde aujourd’hui toujours le goût de cette liberté même si elle est bien plus codifié qu’à ses origines.

Notre visite continuant, C’est au tour de madame Kishi, maiitre de Sadô de nous faire découvrir son art. Son mari passe alors de la fonction de maître à celui d’assistant et prépare les bols ( chawan) en pierre., particuliers à ce lieu.

Cette fois-ci l’évènement est présenté comme tel et nous sommes installées de manière à rentrer instantanément dans la contemplation du rituel. Devant nous une pâtisserie ( wagashi) à la pâte de haricots rouge d’une extrême simplicité et à quelques mètres, un tableau, celui d’une femme à genoux en dialogue corporel avec les ustensiles.

Le silence est de rigueur et le monde peut s’inviter. C’est un espace hors de l’espace qui se crée et grâce au temps qui s’efface nous ne désirons plus que suivre le mouvement de ce délicat ballet. La cérémonie du thé macha est attachée à la culture zen des samourai et sa codification passe par l’élégance de l’excellence. Rassembler en un seul geste l’expression ultime de la vie et emporter tous ceux qui y participent est son vœu.



Kishi san nous invite à déguster le yomogi daifuku (3) dont le vert et le goût boisé accompagne parfaitement le printemps et c’est à Mari Fuji sensei que revient l’honneur de boire dans le premier bol apporté par Kishi san . L’hôte et l’invité se saluent les deux mains au sol puis tournant deux fois son bol d’un quart , Mari déguste le thé mousseux sous les yeux attentifs de nos hôtes . Après quelques secondes et avec un grand sourire , elle exprime simplement le délice de l’expérience.. Ses quelques mots nous ramènent à notre humanité, celle de la légèreté de la parole au milieu de ce rituel qui nous dépasse en apparence.

La cérémonie terminée et avec une égale concentration madame Kishi essuie puis range chaque chose dans sa boîte avant de nous rejoindre.

Bien que simplifiée cette cérémonie aura déliée notre joie et c’est pleinement rassasiées que nous quittons le kishi-ke.


Le contentement :

Chisoku signfie «  connais-toi profondément afin d’apprécier ce que tu as » . Pratique zen de réconciliation avec la grâce de sa vie , elle résume la grande satisfaction ressentie durant les cérémonies de thé.

A chaque saison sa cérémonie, que ce soit dans le choix du bol à thé , des tasses ou des sucreries, l’important ici est l’harmonie avec le cosmos et ses hôtes. Il y a deux genres de sucreries servies avec le thé de cérémonies, celles croquantes et légères les higashi et les wagashis qui varient avec les saisons : de haricots rouges , le anko ou de haricots blancs, le shiro anko, ou vert, aux edamame ( fèves), ou encore aux châtaignes en hiver.


Ainsi, chez soi , entouré de quelques amis, pratiquons Chisoku, le contentement en symbiose avec l’univers . Regardons ces moments de partage autour d’une tasse de thé de sencha, de macha ou de Ceylan comme la plus belle des célébrations , celle de notre vie alignée au monde et de l’unité rassemblée.

Notes

1 Pratique zen de la nourriture basée sur la paramitta de l’énergie enthousiaste

2.Branche chinoise du zen rinzai fondé en 1661 au Japon , l’école Obaku a pour temple mère , le Manpuku-ji à Uji dans la préfecture de Kyoto

3. Pâtisserie à la feuille d’armoise et aux haricots rouges

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