Zen Food ?

Une interview de Capucine Graby autour de la cuisine des temples zen bouddhistes

Les concepts de "Zen food", cuisine de la bienfaisance japonaise ou Temple food coréenne se développent à marche forcée. Pourquoi selon vous?

La manière dont on a construit la gestion de la production alimentaire dans nos sociétés s’est faite selon des critères qui n’ont pas intégré la réalité systémique du vivant et après 50 ans de cette logique d’exploitation nous réalisons l’interdépendance de notre système global et le danger que cela comporte sur les humains et sur toute la chaine de liens de la production alimentaire pour in fine nous retomber dessus.

De manière plus subtile je pense que le processus industriel de l’agroalimentaire nous a tous profondément affecté : qui, même celui qui aime manger de la viande peut il ne pas être touché par la terreur et la souffrance des animaux dans les abattoirs? et qui , même végétalien peut il ne pas se sentir impuissant ni responsable devant la destruction de la terre ? Souvent obligés de se mettre en posture de déni afin de compenser la charge émotionnelle de l’impact de la production de notre nourriture sur la terre et le monde animal nous ressentons désormais un appel vers une nourriture de la réconciliation avec le monde et ce que nous sommes profondément , des êtres de coopération.

L’approche ancestrale de la Shojin Ryori des temples japonais, celle des temples seon coréens ou l' approche séculière que j’ai crée avec la cuisine de la bienveillance en France sont toutes basées sur le constat que rien n’est séparé et que de retrouver le lien à la communauté du vivant via notre nourriture nous apporte joie et envie de contribuer au bien de tous les êtres, celui de la terre inclus.

Cet appel vers plus de liens, de solidarité est latent dans l’état de transition que nous vivons actuellement, nous sommes tous en soif d’une manière de vivre qui ne soit plus destructrice mais régénératrice.

Aussi une propositions bienveillante à soi parce que bienveillante au monde de notre nourriture, est forcément très entendue actuellement.

Et plus qu’une marche forcée je dirais que nous avons envie de nous rendre disponible à l’écoute profonde de ce que notre nourriture a à nous dire, nous avons enfin envie de la contempler et parce que voir c'est agir nous retrouvons ainsi le pouvoir régénératif de la compassion.

· N’est on qu’aux prémices de la « zen food » selon vous? Pourquoi?

Nous sommes en France aussi je crois qu’il est dangereux de faire du copié collé avec des termes qui rendent éloignés des concepts qui sont universels. Nous vivons une époque incroyable et les concepts bouddhistes asiatiques rencontrent actuellement ceux de l’écologie profonde, de la systémique aussi il n’est pas nécessaire de s’y accrocher.

Ces « zen food » à savoir la Shojin Ryori japonaise et la cuisine des temples Seon ( le zen coréen) se sont développés au 9ème siècle en Corée et depuis le 12 siècle au Japon dans un cadre monastique , au coeur de la sangha ( communauté).

Les dérives éthiques et écologiques de notre production alimentaire interroge notre société en tant que communauté humaine au sein ds autres communautés ( animales , végétales, minérales…) et la cuisine de la bienveillance ( la version actualisée de cette pratique zen ) répond à ce questionnement du rapport au vivant par la nourriture. Aussi oui et je l’espère cette approche holistique de notre alimentation, qui dépasse le cadre réducteur de notre santé personnelle, de notre goût, de nos besoins pour les inscrire dans notre réalité identitaire interelliée va certainement compter dans la transition societale que nous amorçons.

· Ce type de gastronomie a t il des fondements solides? Si oui lesquels?

De part leurs histoires et les contextes culturels dans lesquelles elles se sont développées , en Corée , au Japon et aujourd’hui en France , cette pratique universelle de la bienveillance de la nourriture peut prendre la forme gastronomique . Ceci étant dit , une seule racine :celle de la pratique zen avec la question du vivant : comment manifester la pleine réalité de notre vie ? Et une proposition : celle de vivre dans l’instant présent pourtant insaisissable

Que ce soit dans l’assise sans méthode , en cuisine ou dans la manière de manger , le zen à proposé un cadre d’activation du vivant au delà de la pensée qui s’observe. C’est par le quotidien , mis au même niveau que l’étude des textes ou que l’absorption contemplative que cette pratique s’active. Je suis de la tradition zen japonaise aussi je ne connais pas l’histoire coréenne Seon mais c’est dans le zen Soto que Dogen au 13 ème siècle inscrira la nourriture au cœur de la pratique avec 2 textes principaux : instructions au cuisinier zen ( tenzo kyokun) et la pratique des bols ( Fukushu hampo) . Et c’est au Japon également qu’un rituel des repas ( pratique des Oryoki) s’est construit dans cette même école afin que les journées, de l’assise à la cuisine aux repas soient un seul et même mouvement , celui de la vie qui circule en nous et qui se redonne .


· Cuisiner dans un état méditatif change il vraiment le « pouvoir » des aliments? Et l’état d’esprit de ceux qui les dégustent?

Nous parlons beaucoup de méditation en imaginant parler de la même chose hors il y a beaucoup de type de méditations . Qu'elles soient séculières ( dans le monde laïque) ou monastiques on peut les classer en 2 principaux genres : celles qui tentent de cadrer le mental afin de l’amener à s’apaiser pour ensuite vivre plus librement ( le vippassana traditionnel ou la pleine conscience en font partie ) et celles sans méthodologie qui cherchent à se confondre avec la réalité telle qu’elle advient et c’est celle de la contemplation dynamique zen monastique tout autant que laïque. On l’appelle aussi la méditation sans objet car elle ne souhaite atteindre aucun objectif , même pas celui de ne pas en atteindre. C’est une pratique qui passe par la posture de l’assise accordée dans l'espace abandonné de nos opinions. C’est zazen , l’absorption assise. Le dos allongé sans tension on laisse passer sans rejeter ni garder les pensées, émotions, sensations…C’est un processus et non un état à atteindre.

Quand on mange dans cette pratique , c’est la même chose on ne fait que manger sans d’autre objectif que de manger . Assis dignement , non avachis mais sans aucune tension on se met face à ce cadeau de la vie qui nous nourrit mais on ne s’observe pas ( c’est donc différent de la pleine conscience en mangeant même si toutes ces pratiques peuvent être complémentaires) . Mais parce que cette cuisine n’utilise pas de liliacées , parce que le cuisiner ( tenzo) prend soin de ramener dans notre assiette toutes les saveurs les textures les couleurs de la réalité du moment il n’y a plus de frontières entre nous et l’extérieur et sans que l’on est rien à faire on se sent aimé et en lien avec le monde. De cette réconciliation inconsciente qui passe par l’équilibre des saveurs , textures, couleurs et (dans le zen Soto )par la 6ème saveur Awami , celle qui jaillit de toutes les saveurs rassemblées, un espace s'ouvre et une nouvelle satiété s’offre à nous, celle de la complétude .

Il est évident que de cet état de disponibilité nous recevons pleinement les bienfaits de notre nourriture . Cela ne change donc pas la réalité ds aliments mais notre capacité à en bénéficier ( le pouvoir nutritionnel étant grandement lié à nos capacité digestives on sait qu’un organisme stressé ne bénéficiera pas de la même manière de ces aliments qu’un organisme apaisé )

Mais plus globalement , notre état d’être se dé-couvre : à se nourrir de cette complétude notre perception du monde change et avec elle la joie et l’envie de contribuer surgissent naturellement .

· Que pensez vous de la Temple food coréenne?

C’est la même pratique puisque son origine est celle de la réalisation de la non séparation avec une pratique basée sur la reconnaissance d'une souffrance de perception décalée ( issue de notre peur) , la gratitude aux étoiles et aux ancêtres, l’attention à ne pas gâcher la vie offerte, l’envie d’honorer ce cadeau par une manière de vivre respectueuse et le plaisir de vivre en joie coopérative avec la terre et tous les êtres.

· Est il utile de bannir certains aliments de son régime alimentaire comme les oignons ou les poireaux, jugés trop excitants par certains ?

Il n’est jamais utile de bannir quoique ce soit , la cuisine de la bienveillance est avant tout celle de la pratique de la situation et non un dogme. Si l’on veut expérimenter le goût « centré » ( ce que j’appelle le goût silencieux ») et une satiété différente de ce que l’on connait habituellement on peut faire l’expérience de ne pas utiliser d’oignons ou d’ail pendant quelques temps .Ainsi durant les deuils ou de retraites on protégera la fadeur afin de s'ouvrir plus facilement à l'absorption du tout ensemble.


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