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Shojin, la cuisine des temples

Je retrace ici ce qui m'a amené à écrire ce livre.


Je suis le tenzo du centre Life itself , un lieu dédié au vivre ensemble dans le contexte de l'effondrement.

Depuis que les résidences ont commencé en 2021, mon objectif — puis mon rôle — a été de créer un espace de pratique de la nourriture : une praxis destinée à tous qui, bien qu’ancrée dans le zen, résonne profondément avec l'écologie profonde ou la posture métamoderne — du moins telle que je la perçois.


Jeune productrice de cinéma, je suis partie au Japon, où j’ai vécu de 1999 à 2012, pour y créer le Bureau des courts métrages français. En 2003, j’ai rencontré le zen, ce qui a profondément transformé ma vie professionnelle. En 2006, j’ai définitivement fermé le bureau et ses activités de promotion pour apprendre et partager une manière de cuisiner inspirée du zen : la furansu shōjin (la shōjin française), ou ce que j’appellerai plus tard La cuisine de la bienveillance.


À l’origine, la shōjin est le nom donné à la pratique zen de la nourriture. Elle peut se traduire comme « le mouvement de celui qui avance le cœur pur sans se retourner ». Bien plus qu’un genre culinaire, c’est une manière de vivre le monde à travers le prisme de la nourriture.

Dès ma première retraite (sesshin), j’ai été fascinée par le soin porté à la nourriture, pressentant que la raison était précisément que le sujet n’était pas la nourriture. Il m’a fallu plusieurs années pour détricoter les différents angles proposés par la shōjin : des textes de Dōgen aux contemplations, en passant par les sūtras des repas et la conception des menus, avant de découvrir la profondeur abyssale de cette perspective. Car, en effet, elle dépasse la nourriture elle-même pour nous placer au cœur du mouvement du monde — passé, présent, futur.


Je vois la shōjin comme une fractale, qui permet à chacun de s’y relier sans avoir à tout en saisir, et qui s’ajuste à ce que l’on est, là où l’on en est.


De retour en France en 2012, j’ai été frappée de voir à quel point, pour beaucoup, la nourriture était devenue — aussi — un sujet de souffrance. Pour celles et ceux qui cherchent sincèrement à contribuer à un monde meilleur, elle devient souvent un espace de culpabilité, voire de honte, quand elle n’est pas reléguée dans une zone floue de l’impensé, afin de pouvoir simplement « manger tranquille ».

Cela est compréhensible. Moi aussi, face à la souffrance générée par mon alimentation, j’ai longtemps calculé mon « empreinte souffrance », comme on calcule son empreinte carbone*. Il m’était difficile d’accepter que, dans l’état actuel des choses, aucune solution individuelle ne puisse véritablement résoudre le problème.


La nourriture est aujourd’hui prise dans une intrication presque insoluble avec les dommages qu’elle cause au monde — aux sols, à l’air, à l’eau, aux animaux humains et non humains. Ne pas participer à cette machine est devenu, de fait, presque impossible.

Nous voudrions choisir des ingrédients qui ne participent plus à cette souffrance, trouver une échappatoire pour notre conscience, ne pas être du « mauvais côté ». Mais la réalité est plus complexe : depuis que nous nous nourrissons du vivant à une échelle industrialisée, nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, acteurs de cette souffrance.

Même les élevages les plus éthiques destinés à la production de fromage impliquent de séparer les petits à la naissance 48 heures après leur naissance— pour éviter l’attachement — puis de les tuer, puisqu’ils ne produisent pas de lait, ou de les engraisser pour la viande. Les mères, quant à elles, sont envoyées à l’abattoir à 8 ans alors qu’elles pourraient vivre une vingtaine d’années.

Tout cela au nom de la productivité, des besoins, mais surtout d’un système qui ne peut plus se réguler éthiquement sans risquer de s’effondrer.

Le végétal, empoisonné depuis des décennies, n’est pas moins victime de ce système — il pleure simplement plus silencieusement.

Et dans tout cela, les humains, à tous les niveaux, sont eux aussi pris dans cette nouvelle chaîne alimentaire où chacun consomme l’autre pour survivre.


Autrement dit, rester intègre avec sa nourriture — en tant qu’activiste de la paix — n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Et, de fait, manger non plus.


Dans les repas zen, on récite les cinq contemplations avant chaque repas, et elles parlent précisément de cela. Si l’on est sincère, on ne peut plus croire qu’en triant ses déchets et en mangeant vegan, on s’absout complètement.

Et pourtant, si l’on se laisse toucher par la compassion qui naît de notre tristesse face à la souffrance infligée à la terre et aux animaux, alors naturellement, on aura envie de trier ses déchets, et peut-être, certainement , de ne plus presque plus manger d’animaux. On mangera en réelle conscience de nos besoins pas de nos désirs, conscients de ce que l'on prend.


Mais l'origine de nos choix n'est pas le même:

Il ne s’agit plus d’agir depuis la culpabilité ou la honte, mais depuis notre humanité compassionnelle. La vertu peut en découler — mais elle n’est plus le moteur.

Et cela transforme profondément l’expérience.


La culpabilité et la honte se dissipent, laissant place à une joie d’agir — pour soi et pour les autres.

C’est cette oscillation — dirait le métamodernisme — cette vacuité dynamique — dirait le bouddhisme — exprimée dans la praxis (les quatre vérités de son essence, sujet d’un prochain article), qui ouvre une autre manière d’habiter le monde.

C’est cela que la shōjin met en œuvre.


Comme un pas de côté, la praxis de la nourriture permet de s’ancrer au cœur de la souffrance du monde, pour y rencontrer aussi le mouvement vibratoire d’une joie active, qui dépasse ce que nous pensons, jugeons ou ce que nous ne voulons pas voir.


© Photo : Jess Grinneiser


*Il est intéressant de noter que « empreinte carbone » et « empreinte souffrance » désignent en réalité une seule et même trace — mais que le mot “carbone” nous empêche souvent de nous sentir émotionnellement concernés.



 
 
 

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